Comme
promis, la semaine dernières, voici de larges
extraits du dossier du journal « Marianne » consacré aux syndics.
« Avec le printemps, immuablement, reviennent
les hirondelles, les bourgeons sur les arbres,
et les assemblées de copropriétaires. Et, cette
année, les débats promettent d'être animés entre
voisins. L'addition s'annonce en effet salée.
Les taxes foncières augmentent, le pouvoir
d'achat se recroqueville sous l'effet de la
crise et, comme si cela ne suffisait pas, les
charges s'envolent. Selon la Confédération
nationale des administrateurs de biens (Cnab),
elles auraient encore augmenté de 3 % en 2007,
mais l'Association des responsables de copropriété
(ARC) juge cette hausse largement sous-estimée,
et met sur pied son propre observatoire pour
le prouver.
Car, depuis quelques années, les syndics
font preuve d'une folle créativité pour pousser
à la dépense les copropriétaires. Frais d'e-mails
ou d'information pour l'application des lois
et décrets mais aussi facturation du carnet
d'entretien, de la gestion des sinistres, de
l'archivage autant de prestations relevant
de la gestion courante et normalement incluses
dans le forfait de base (lire l'encadré ci-contre).
La prime de l'imagination revient au syndic
parisien Monfort et Bon, qui n'hésite pas à
facturer la taxe foncière. Des tours de passe-passe
très lucratifs puisqu'ils permettent ni plus
ni moins de faire payer deux fois la copropriété.
Selon Marie-Jeanne Husset, rédactrice en chef
du magazine 60 millions de consommateurs« cette double
facturation augmenterait de 15 % le coût des
charges ».
Femand
Champavier, président de l'ARC, estime pour sa part que « c'est
une véritable manne financière. Prenons l'exemple
a priori insignifiant des photocopies : sur
une copropriété de
50 lots, à 0,24€ la page, cela coûte 1435 €par
an aux copropriétaires ». Et les frais fantaisistes
font écho aux surfacturations. Chez Foncia,
la remise d'un dossier à un avocat pour recouvrement
des impayés coûte 321 € quand, chez Urbania
Essonne, on demande 600 € pour un état daté
! Mais l'entourloupe préférée des syndics reste
le compte bancaire séparé. Normalement obligatoire,
il est en moyenne facturé 49,60 € par an et
par lot. Résultat : plus de 60 % des copropriétés
n’en sont donc pas dotées, et laissent le syndic
se régaler des placements qu'il peut effectuer
avec la trésorerie.
Quant à celles qui insistent, elles
se retrouvent bien souvent à payer les agios
causés par une gestion dilettante du compte.
Depuis des années, pourtant, la presse
et les associations de consommateur comme l'ARC,
la CLCV (Consommation, logement
et cadre de vie) ou l'UFC dénoncent régulièrement
les abus. Rien qu'en 2009, Que choisir (en mars)
puis le Particulier et 60 millions (en avril)
ont creusé la question, sans compter des articles
dans le Monde et le Figaro à la même période.
Mais rien ne change. Pourquoi ? « Parce que
tout le monde s'intéresse au problème… sauf
les copropriétaires ! » lance Emmanuel Remy,
un jeune syndic établi à Doniont, dans le Val-d'Oise.
Après avoir officié comme syndic bénévole
pendant plus de dix ans, ce drôle de zèbre s’est
lancé dans la jungle en montant sa propre agence,
Vertfoncié, pour prouver qu'il était possible
d'exercer de façon plus rationnelle, plus écologique,
tout en restant rentable. « Les copropriétaires
mécontents qui souhaitent changer de syndic
y renoncent généralement en se disant : "À
quoi bon, si c'est pour tomber sur pire ?"
» constate-t-il sans cynisme. C'est dire la
réputation de ce métier.
On aurait pu croire que le scandale
des pots-de-vin des syndics d'Ile-de-France,
jugé en 2002 et qui concernait 800 entreprises
et 170 administrateurs de biens, aurait donné
envie à la profession de se racheter une conduite.
Las.
Ø
Certes, les cas de gérants qui partent la caisse sous
le bras ou pillent les comptes de la copropriété
sont devenus rares. Et, comme le confirme -
anonymement -le patron d'une entreprise de bâtiment
parisienne, la pratique du pot-de-vin à gagné
en modestie : « Pour décrocher un contrat sur un immeuble,
il suffit d'accepter de repeindre gratuitement
la maison de campagne du gérante ou de refaire
sa salle de bains à l'œil. » Non, aujourd'hui,
les syndics préfèrent travailler l'opacité de
leurs contrats. L'astuce de départ ? Casser
les prix sur le forfait de base afin de s'infiltrer
dans les copropriétés pour, dans un second temps,
se rattraper en augmentant leurs honoraires
et le budget, en accumulant les frais « hors
forfait » et en surfacturant sans complexes.
Une pratique dans laquelle excellent les gros
du secteur. « II
est impossible de fournir un service de qualité
si on s'aligne sur leurs prix, regrette
Emmanuel Remy. Mais
les copropriétés se laissent séduire par le
tarif de base sans étudier de près ce qu'il
inclut - ou
plutôt ce qu'il n'inclut pas !» Résultat,
de nombreux syndics indépendants, incapables
de suivre la guerre tarifaire, revendent aux
cadors du marché qui subit une forte concentration.
Une mécanique bien huilée
Leader en France avec son million de
lots gérés, Foncia est devenu expert en rachat
d'agences. Comme l'explique cet ancien de Foncia,
métier syndic, la mécanique est parfaitement
huilée : « Quand Foncia rachète un cabinet, ils veulent
le rentabiliser en deux ans. Ils débarquent
avec leurs méthodes de travail, et la plupart
du temps les employés et le responsable d'agence
finissent par prendre la porte. » II
se murmure aujourd'hui que Foncia s'intéresserait
au rachat de groupes tels que Sergic (90 000
lots) et Citya (200 000 lots).
Moins rentable que les transactions
ou la gérance, le syndic reste le parent pauvre
des agences. « Mais c'est un excellent cheval de Troie, explique
David Rodrigues, juriste à la
CLCV, qui permet aux agences de se rapprocher des
propriétaires et de nouer des liens pour assurer
la vente de leurs biens, les prendre en gérance
ou leur proposer des prestations complémentaires.
» Diagnostics, assurances, crédits...
Les gros syndics développent des multitudes
de filiales annexes proposant des services aux
copropriétés.
Ainsi, Loiselet & Daigremont, qui
gère 110 000 lots, a créé Exxeco, une filiale
pour les audits et la maintenance des ascenseurs,
Asfalia, spécialiste de la sécurité et de la
surveillance et, dernière nouveauté, Lodaveille,
une permanence vingt-quatre heures sur vingt-quatre
qui fournit des numéros de téléphone d'urgence
aux copropriétaires, à utiliser par exemple
en cas de fuite. Un service totalement inutile,
puisque renvoyant simplement vers l'un des entrepreneurs
de l'immeuble ou vers une entreprise agréée,
mais facturé 7,20 € par an et par lot. Foncia,
de son côté, a développé des solutions d'assurance
(Assurimo), de financement (Solu-fimmo) et d'experts
en diagnostics (Cnaim). Le tout est au mieux
soumis au vote de l'assemblée, au pis imposé
d'office.
Le problème, c'est que ces prestataires
sont rarement mis en concurrence avec d'autres
entreprises. Or, comme le confie un ancien de
Foncia, métier syndic, «il
suffirait que les copropriétaires fassent établir
quelques devis par eux-mêmes pour s’apercevoir
que les tarifs de la
Cnaim sont loin d'être les
plus intéressants, contrairement à ce que prétend
le syndic ». Le constat vaut pour les
devis d'Exxeco. Telles des pieuvres, les syndics
enlacent les copropriétés de leurs filiales.
« Ils
outrepassent largement leurs prérogatives,
s'insurge Fernand Champavier, et sont devenus juges et parties. «Le souci majeur, reprend David
Rodrigues, c'est
la dépendance du prestataire. Or cette diversification
remet complètement en cause sa fiabilité. Et
puis, il faut savoir qu'en cas de changement
de syndic les entreprises qui leur sont inféodées
partent aussi. Les prestataires de service doivent
être ceux du syndicat les copropriétaires, pas
ceux du syndic.». Il n'empêche, alléchées
par ces regroupements très profitables, les
banques veulent à présent s'en mêler.
En 2007, la Banque populaire s’offrait
Foncia. Le Crédit immobilier de France, qui
possède déjà une filiale, Immo de France, serait
en passe d'intégrer Icade, la filiale immobilière
de la Caisse les dépôts, dernier
arrivé, le crédit agricole semble aussi bien
décidé à s'implanter sur le marché. Du financement
la gestion immobilière en cassant par l'assurance,
les établissements bancaires auront ainsi la
mainmise sur la totalité du patrimoine.
Cette concentration ne profite pas aux
copropriétaires. « Les grands syndics sont
devenus des machines à fric où seule la rentabilité
compte », constate Emmanuel Remy. Le turnover
est très important parmi leurs gestionnaires,
qui ont souvent à peine quelques heures par
semaine à consacrer à chaque copropriété. « Vous
croisez le gestionnaire une fois l’an, à l’assemblée
générale, et deux ans plus tard il est parti
ailleurs ! Ils n’ont pas le temps de s’approprier
le secteur, de connaître l’historique du bâtiment,
la réalité des problèmes, des travaux engagés,
la philosophie des copropriétaires », reprend
le jeune syndic.
Bilan, des copropriétés mal gérées…
et mécontentes. Membre actif de son conseil
syndical depuis de nombreuses années, Jean-Jacques
Yribarren a découvert avec stupeur que, lorsque
le syndic a changé la chaufferie, il a opté
pour un modèle trop puissant (et surtout plus
cher) et de surcroît mal réglé : « Nous
devions économiser 20 % sur le gaz, mais les
charges n’arrêtaient pas d’augmenter. Alors
je me suis penché sur le problème. En surveillant
le travail du chauffagiste et en ayant régulièrement
un oeil sur les réglages, on a économisé 12
%. Mais je n’ai pu le faire que parce que je
possédais les compétences techniques. Or, je
le vois bien, les gestionnaires en charge de
mon immeuble s’y connaissent en comptabilité,
mais pour le reste… ».
Nécessitant des compétences à la fois
juridiques, techniques et de gestion, le métier
de syndic est extrêmement complexe. Et pourtant,
le seul véritable contrôle et l’unique sanction
qu’ils peuvent subir sont ceux infligés par
les copropriétaires en assemblée générale. Mais
là encore, le système est rouillé.
L’absentéisme, le désintérêt et le sentiment
d’impuissance laissent le champ libre aux « petits
arrangements ». « Une copro a le syndic
qu’elle mérite ! » résume lapidairement
Marie-Jeanne Husset. En refusant de s’investir,
de venir aux assemblées générales ou d’éplucher
minutieusement les comptes, les contrats et
les devis, les copropriétaires deviennent des
victimes consentantes. Certes, comme le souligne
la rédactrice en chef de 60 millions, « une
copropriété, c’est une collectivité un peu difficile
qui rassemble des gens que l’on n’a pas choisis
et avec qui on doit fonctionner de manière démocratique ».
Pas toujours facile, quand on habite
au 7ème étage, de se mettre d’accord
avec les proprios du rez-de-chaussée pour
faire voter la création d’un ascenseur.
Ni de convaincre le retraité du premier qui
se prend pour un ministre depuis qu’il est président
du conseil syndical. Ou de s’imposer face à
plusieurs membres d’une même famille qui font
alliance à chaque vote - et soutiennent leur
bon vieux syndic dès qu'un nouvel arrivant rue
dans les brancards. Des querelles, des rancœurs
et des luttes de pouvoir dont les syndics savent
jouer dans leur propre intérêt. Connaissant
l'influence des membres du conseil syndical,
ils prennent leurs petits soucis plus à cœur
que ceux des autres. Des faveurs dont les premiers
sauront se souvenir.
Difficile de démasquer les combines
entre les lignes, à moins d'avoir une formation
en droit, en comptabilité ou en gestion, de
se tenir au fait de toute la législation, et
de ne pas se laisser intimider. Pas étonnant
que de nombreux copropriétaires abandonnent.
Julie, 33 ans, vient d'acheter son premier appartement.
« Lors de la première assemblée générale, j'ai refusé de voter le budget
car ils nous comptabilisaient les charges du
gardien sur toute l’année alors que celui-ci
partait en retraite en mars ! Le syndic a tout
simplement ignoré le fait que je ne vote pas.
» Quant aux recours, ils sont uniquement
judiciaires. Des démarches longues et fastidieuses
que peu de copropriétaires intentent. Sur le
papier, changer de syndic n'est pourtant pas
très compliqué. « Mais
cela fait toujours peur, constate Emmanuel
Remy. C'est
lié au fait que pendant longtemps ils ne transféraient
pas les dossiers. Maintenant, c'est encadré
par la loi. » Mais il faut mettre tout
le monde d'accord dans l'immeuble et déjouer
éventuel les manœuvres du syndic en place pour
retarder la procédure. Bref, il est parfois
plus simple de déménager.
Reste à savoir pour combien de temps.
Car avec la crise économique et immobilière,
de nombreux Français qui se sont endettés pour
vingt ans, des retraités qui ont investi dans
un bien à mettre en location pour compléter
leur pension, se retrouvent aujourd'hui étranglés
par des charges toujours plus lourdes. Avec
des appartements devenus parfois invendables
de ce fait. Supporteront-ils encore longtemps
les pratiques abusives de certains syndics ?
Ou s’uniront-ils enfin pour y mettre fin ? ».
Anne
Sophie MICHAT ».