- L’ANIL vient de réaliser
une étude dont le but est de tenter de comprendre, à la
lumière des situations étrangères, pourquoi il y a en France
des copropriétés en difficulté. Selon l’ANIL, en effet,
les autres pays occidentaux avancés ne seraient pas concernés
par ce phénomène.
- L’ARC n’est cependant
pas vraiment d’accord avec les conclusions de cette étude.
C’est pourquoi nous avons réagi à ce diagnostic et proposé
une lecture assez différente du phénomène.
- Espérons que de la
confrontation pourront jaillir les solutions si nécessaires
pour traiter ce problème grandissant.
Vous pouvez
trouver l’étude de l’ANIL sur le site de l’ANIL à l’adresse
suivante : http://www.anil.org/servlet/anil.document.DocVoir?id_appli=4&id_categ=114&id_scateg=0&id=8033&inter=1
-
Voici
notre « réponse »
adressée par le Directeur de l’ARC au Directeur de l’ANIL :
ANIL
Monsieur
VORMS
2,
boulevard Saint Martin
75010
PARIS
Paris, le 6 Janvier 2006
Cher
Monsieur,
C’est
avec beaucoup d’intérêt que j’ai lu l’étude de l’ANIL sur
les copropriétés en difficulté et les enseignements que pouvaient
nous apporter les exemples étrangers.
Cet
exercice - qui nous fait sortir de chez nous - est toujours
très oxygénant voire roboratif.
Je
me permets de réagir sans attendre pour vous faire part de
mes réactions : je pense, en effet - en vous priant d’excuser
ma sincérité - que si vous n’êtes pas passé très loin de la
vérité, vous êtes néanmoins passé à côté et avez, de ce fait,
sous-estimé voire ignoré quelques spécificités très françaises
qui permettent de comprendre le phénomène français de la copropriété
en difficulté.
J’ai
bien compris que vous estimiez que les « opérateurs » et acteurs pouvaient avoir une vision déformée du
problème.
Je
vais, néanmoins, en quelques pages vous donner notre analyse
en vous demandant de ne pas prendre en mauvaise part notre
propos.
I-
Résumé de la thèse de l’ANIL
L’ANIL
conclut que la copropriété en difficulté est un phénomène
français pour deux raisons majeures :
1)
Les
locataires « pauvres »
sont, en France, logés dans la copropriété en difficulté,
parc « social de fait ».
2)
Les
copropriétés qui accueillent les locataires pauvres sont,
de surcroît, des copropriétés mixtes (propriétaires occupants/propriétaires
bailleurs) donc très fragiles, ceci d’autant plus que les
propriétaires occupants sont également souvent très modestes.
Nous
allons voir que si cette photographie n’est pas fausse, non
seulement elle n’explique pas la situation mais elle ne fournit
pas les bonnes clefs pour ouvrir la porte.
II-
Un « non-dit » : le logement des immigrés
Avant
d’évoquer les trois spécificités françaises qui expliquent,
selon nous, l’ampleur du phénomène, nous voudrions noter LE
point aveugle de cette étude.
Il
est en effet particulièrement étonnant (ceci, aussi,
est une spécificité bien française) qu’à aucun moment le problème
de « l’immigration » ne soit évoqué ni celui de la place importante
des « immigrés »
dans les copropriétés en difficulté.
On
parle de « pauvres »,
jamais d’immigrés.
Certes,
les immigrés sont souvent « pauvres »,
mais ce sont d’abord des immigrés qui peuvent avoir une relation
au logement qui entraîne des difficultés en matière d’entretien
patrimonial. Prenons trois exemples :
a)
Les
Haïtiens se font souvent construire une maison au pays ; il
est certain que leur relation « patrimoniale
» à leur logement en France en est radicalement modifiée (ils
peuvent être autant détaché de ce logement qu’un locataire
de passage) ; dès lors ils ne voient pas pourquoi payer
des charges...
b)
Les
Turcs sont habitués, chez eux, à un niveau de charges très
bas dû au fait qu’en Turquie les commerces du rez-de-chaussée
appartiennent à la « copropriété » et que les loyers servent
à payer les charges ; ceci explique que les « Turcs » sont souvent « horrifiés » par le niveau des charges
en France et refusent de les payer.
c)
Au
Vietnam, dans les copropriétés, l’entretien des parties communes
n’est pas à la charge de la « copropriété »
et à Hanoi le niveau institutionnel des charges par logement
est de l’ordre de 7 euros par mois ; là encore on comprend
pourquoi on peut avoir des décalages avec la
France, etc, etc.
Au-delà
de ces aspects dus au parcours résidentiels particuliers des
immigrés ou de spécifiés culturelles, ce « refoulement »
concernant le fait que les copropriétés en difficulté font
office d’immeuble d’accueil des populations immigrées empêche
de repérer et de poser de vrais problèmes, très divers ;
exemple :
-
les
sans-papiers (s’il y a des « marchands
de sommeil », c’est aussi qu’il y a des sans papiers)
-
l’économie
parallèle ;
-
le
fait que la valeur d’usage prévaut sur la valeur patrimoniale ;
-
l’accession
en indivision (familles africaines, sri-lankaises
achetant à plusieurs) ;
-
le
communautarisme (certains immeubles deviennent turcs ou chinois
ou sri-lankais par appropriation volontaire) ;
-
les
oppositions inter-éthiques ;
-
le
néo-colonialisme (dans certaines copropriétés, on a une opposition
pathogène entre syndic plus conseil syndical « blanc »
d’un côté et la majorité des autres copropriétaires de l’autre),
etc.
L’occultation
de cette réalité est préoccupante car elle empêche de poser
les problèmes et de trouver les vraies solutions ; en
particulier, il faudrait engager un ÉNORME effort de formation
- information adaptée à ces populations et concernant
le fonctionnement de la Copropriété.
Ceci
dit, au-delà de ce problème, il existe au moins TROIS spécificités
françaises qui n’ont pas été mises en lumière dans l’étude
de l’ANIL et expliquent pourtant en grande partie le phénomène,
selon nous.
III-
L’absence de provisions pour gros travaux
La France est un des rares pays à n’avoir pas introduit l’obligation
de constitution d’un fonds travaux.
Que
ce soit le Québec, la
Belgique, mais aussi l’Autriche ou l’Allemagne,
chacun de ces pays impose la constitution de fonds travaux
attachés au lot (et non à la personne).
Ces
provisions pour gros travaux sont un des BOUCLIERS essentiels
protégeant de la « dégradation »
et des dérives observées en France. Il faut savoir qu’au Québec
les personnes âgées bénéficient même d’un crédit d’impôt (au
titre de l’aide au maintien à domicile) sur les sommes « épargnées
» dans le cadre du fonds travaux… Ce qui montre l’importance
attachée à ce dispositif.
Depuis trois ans nous sommes les SEULS en France,
à plaider pour l’introduction de ce fonds obligatoire. Pourquoi
les seuls ? Parce que l’UNPI
est évidemment contre cette idée d’obliger les bailleurs à
épargner dans le cadre de la copropriété. Alors, comme la
France des « petits
propriétaires investisseurs » ne veut pas, chacun
se tait et le problème reste tabou. Il est dommage que l’étude
de l’ANIL ne pointe pas cette différence essentielle
avec les autres pays « civilisés ».
Or, comment peut-on prétendre en copropriété avoir une politique de gros
entretien lors que l’on a affaire à des copropriétaires
modestes ou investisseurs si la
PGR (provision pour grosse réparation)
n’est PAS obligatoire ? On va forcément droit dans
le mur. C’est ce que l’on fait en France, précisément.
IV-
L’absence de garantie des impayés de
charges de copropriété
La France est aussi le seul pays où les syndicats soient aussi
démunis contre les gros impayés. Car tant que nous ne disposerons
pas d’une véritable, totale et rapide garantie, de nombreuses
copropriétés connaîtront TOUJOURS de graves problèmes financiers.
Dans
les autres pays, en cas de vente judiciaire du bien, l’acquéreur
est solidaire des dettes et le problème financier
est vite réglé.
En
France :
a)
Il
a fallu attendre 1994 pour obtenir un maigre compromis avec
les prêteurs de deniers(banques) en matière de priorité.
b)
L’incroyable
et injustifiée lenteur des procédures d’ordre empêche les
syndicats de toucher leur argent avant trois ou quatre ans
après le jugement, ce qui les mets à genoux !
c)
Pire :
la réforme des hypothèques en cours va nous faire revenir
à la situation de départ, sans que personne ne bronche, ce
qui veut bien dire que ce problème « français »
est totalement sous-estimé.
Or, comment recouvrer les charges à l’encontre des personnes insolvables
ou indélicates si la garantie immobilière ne joue pas à
plein et vite ?
V-
L’absence ou la faiblesse de l’individualisation
des charges
Tout
le monde sait qu’un des points de basculement des copropriétés
en difficulté réside dans le niveau élevé des charges, au
premier rang desquelles on repère l’EAU froide et chaude.
Les
autres pays ont souvent résolu le problème en ayant des charges
individualisées (même au Vietnam aujourd’hui, dans les copropriétés,
chaque logement a un contrat propre et direct
avec le distributeur).
Or,
en France, l’individualisation des contrats d’eau en habitat
collectif reste - malgré l’article 93 de la loi SRU - quasi
IMPOSSIBLE en raison de la résistance inadmissible des compagnies
de distribution d’eau, et alors même que :
a)
tous
les opérateurs insistent sur ce problème ;
b)
toutes
les expériences de redressement réussies l’ont été en raison
de l’individualisation.
Résumons. Le phénomène des copropriétés en difficulté à trois
sources bien « françaises », selon nous :
-
l’absence
de fonds travaux obligatoire ;
-
l’absence
d’un dispositif efficace concernant la garantie de paiement
intégral des charges lorsque les personnes sont insolvables ;
-
la quasi absence de l’individualisation des charges et
surtout des charges d’eau.
Or,
sur ces trois points, ce sont TROIS débats nationaux et de
fond qu’il faudrait engager d’urgence pour trouver des solutions.
Le rapport de l’ANIL aurait pu ouvrir ces brèches.
VI-
Le rapport propriétaires occupants/propriétaires
bailleurs : une conséquence, souvent ; pas une cause
Au-delà
de ces trois points, nous voudrions apporter quelques précisions.
Tous
ceux, en effet, qui connaissent la vie des copropriétés en
difficulté (hors les immeubles très vétustes) pourront vous
dire ceci :
1-
Au
départ il y a une majorité de propriétaires occupants.
2-
Viennent
les impayés non traités ; ces impayés ont souvent pour
cause le poids excessif des charges.
3-
Ces
impayés entraînent :
-
une
nouvelle hausse des charges (avance de solidarité) ;
-
une
baisse de l’entretien.
4-
Se
met en place, ensuite, un processus de « fuite »
des plus solvables des propriétaires occupants (dont certains
peuvent simplement mettre en location).
5-
Cette
« fuite » va
accélérer le phénomène : impayés - charges élevées -entretien
mal fait, qui lui-même va accélérer à son tour la « fuite »,
c’est ce qu’on appelle un cercle vicieux.
6-
Ensuite,
on se retrouve avec plus de locataires que de propriétaires
occupants, mais ceci est la conséquence, non la
cause.
VII-
Les gros travaux et la logique de dégradation :
précisions
Autre
erreur. Contrairement à ce que beaucoup croient le problème
ne vient pas de l’impossibilité de voter des travaux dans
les copropriétés en difficulté. Paradoxalement, nous dirons
que c’est même souvent le contraire et que c’est le vote
des travaux qui entraîne souvent un basculement. Pourquoi ?
Voici un cas de figure fréquemment observé.
a)
Une
copropriété fait face à 30 % d’impayés de charges que le syndic
est incapable d’enrayer (rappelons que ces impayés sont la
conjonction de deux facteurs : charges élevées plus carence
du syndic).
b)
À
un moment donné, elle vote des gros travaux, ceci sans aucun
problème : 70 % des copropriétaires acquittent leur
quote-part, 30 % ne le font pas.
c)
Le
syndic « profite »
de cette situation :
-
pour
ne pas faire les travaux ;
-
pour
utiliser l’argent recueilli à combler les trous de trésorerie.
d)
Dès
lors, ceux qui ont payé les travaux sont « ulcérés
» et participent au mouvement de « fuite
» décrit plus haut.
Conclusion ; ce n’est pas le vote des travaux qui est difficile,
mais le financement ET les moyens de recouvrement. On en revient
donc aux trois sources de blocage « françaises » :
charges trop lourdes, absence de fonds travaux et de garantie
immobilière efficace.
VIII-
Les « contradictions » de l’ANIL
D’un
côté, l’ANIL dit (voir étude de l’ANIL sur le sujet) que le
ROBIEN ne créera pas de copropriétés en difficulté (alors
qu’on a moitié d’investisseurs - moitié de propriétaires occupants
à la limite de la solvabilité) ; de l’autre l’ANIL dit
que c’est la mixité propriétaires occupants/propriétaires
bailleurs dans les copropriétés accueillant des ménages modestes
qui crée les copropriétés en difficulté.
En
fait, selon nous le ROBIEN est bien pathogène, non pas parce
qu’il y a mixité de statuts mais parce que - faute d’un fonds
travaux obligatoire - dans dix ou douze ans la copropriété
ne pourra PAS faire face aux travaux et se retrouvera confronté
à une première spire de la spirale de dégradation.
Conclusion
Même
si on comprend que l’ANIL ait volontairement éviter de consulter
les « opérateurs », suspectés selon elle d’avoir
en partie « inventé
» ou « enjolivé »
l’objet « copropriété en difficulté », on le
regrette.
Car
la conséquence est, à notre avis, d’une part que l’on passe
à côté de vraies spécificités françaises, d’autre part que
les solutions proposées sont irréalistes (revenir sur la liberté
de location, par exemple, ou faire en sorte que les SCPI se
transforment en machine à loger les pauvres qui, rappelons-le,
sont des immigrés à 70 %...).
Encore
une fois, si les vraies spécificités françaises avaient été
identifiées, de VRAIS débats auraient pu être lancés pour
trouver de VRAIES solutions.
Je
souhaite qu’à la lumière de ces précisions, vous acceptiez
de rouvrir le débat et vous prie de recevoir, cher Monsieur,
l’assurance de mes salutations distinguées.
Bruno DHONT
Le Directeur.